Mes Chers lecteurs,
Je me demande parfois si certains d’entre nous n’ont pas perdu le sens de ce que signifie réellement diriger un pays comme Haïti.
Dans tous les pays du monde, l’éducation constitue l’un des piliers les plus importants d’une société. Elle prépare les citoyens de demain, forme les futurs dirigeants, développe l’esprit critique et participe à la construction d’une société capable de réfléchir à son propre avenir.
L’éducation n’est donc pas simplement un secteur parmi tant d’autres. Elle est l’essence même d’une société moderne.
De par mon expérience et les études universitaires que j’ai eu la chance de poursuivre dans ce domaine, je suis convaincu d’une chose : l’éducation doit être pensée, planifiée et organisée par l’État dans le cadre d’un véritable projet national à long terme.
Mais alors, qu’en est-il de mon pays, Haïti ?
Chaque année, nous entendons pratiquement les mêmes discours, les mêmes promesses et les mêmes annonces. À l’approche de la rentrée scolaire, on nous parle de réouverture des classes comme si ouvrir les portes d’une école suffisait à garantir l’éducation d’un enfant.Pourtant, derrière les déclarations officielles se cache une réalité beaucoup plus difficile.
Cette année encore, certaines écoles ne pourront pas fonctionner normalement. Des lycées restent fermés ou fonctionnent difficilement à cause de l’insécurité. Des établissements privés sont également touchés. Des enseignants travaillent dans des conditions extrêmement difficiles et des parents, eux-mêmes confrontés au chômage, à la pauvreté et à l’insécurité, doivent parfois choisir entre nourrir leurs enfants et payer leurs frais scolaires.
Et pendant ce temps, l’État continue de parler de rentrée scolaire.
Une rentrée scolaire, mais pour qui ?
En écoutant la déclaration du ministre de l’Éducation nationale : «« Leta pa janm konnen voye timoun yo lekòl, se paran yo ki toujou fè efò voye yo lekòl. Wè pa wè, lekòl ap ouvè 7 septanm 2026. »» Cette déclaration soulève une question fondamentale : quel est réellement le rôle de l’État dans l’éducation de ses citoyens ?
Oui, les parents ont une responsabilité. Oui, ils doivent faire des sacrifices pour envoyer leurs enfants à l’école. Mais peut-on demander à des parents qui vivent dans une société où l’insécurité bloque les déplacements, où certaines routes sont contrôlées par des groupes armés, où des familles sont déplacées et où le coût de la vie devient insupportable de porter presque seuls le poids de l’éducation nationale ?
À quoi sert alors l’État ?
L’État ne doit pas seulement annoncer une date de rentrée. Il doit créer les conditions permettant à cette rentrée d’avoir réellement lieu.Ouvrir une école dans un quartier où les enseignants ont peur de s’y rendre, où les élèves risquent leur vie sur le chemin de l’école et où les parents n’ont plus les moyens de payer les fournitures scolaires, est-ce vraiment une politique éducative ?
Toutefois L’insécurité est devenue une politique contre l’éducation le problème de l’éducation haïtienne ne peut plus être analysé séparément de la crise sécuritaire.
Lorsqu’un quartier tombe sous le contrôle des groupes armés, ce ne sont pas seulement les maisons et les commerces qui sont touchés. C’est aussi l’école qui tombe, un enfant qui ne peut plus aller en classe perd progressivement ses repères. Un enseignant qui ne peut plus rejoindre son établissement abandonne parfois sa profession. Une école qui ferme pendant plusieurs mois accumule du retard. Et une génération entière risque de payer le prix de l’instabilité politique et sécuritaire.
Nous devons donc arrêter de considérer l’éducation comme une simple question administrative. La fermeture d’une école est un problème de sécurité nationale.
Parce qu’un enfant qui ne va pas à l’école aujourd’hui peut devenir demain un jeune sans qualification, sans perspective et sans véritable possibilité de participer positivement au développement du pays.
Et lorsque l’État abandonne durablement une génération, d’autres acteurs finissent par occuper l’espace laissé vide.
La politique haïtienne doit changer de priorite parce que depuis des années, notre pays souffre d’une politique dominée par l’urgence, les intérêts personnels, les luttes de pouvoir et les calculs à court terme.
On change de gouvernement, on change de ministre, on change de discours, mais les problèmes fondamentaux restent les mêmes.
L’éducation devrait pourtant être l’un des rares domaines où il devrait exister une continuité nationale.
Qu’importe le gouvernement au pouvoir, le projet éducatif devrait rester.
Qu’importe le ministre, les programmes devraient continuer.
Qu’importe les crises politiques, les enfants devraient continuer à apprendre.
Mais en Haïti, nous avons trop souvent construit des politiques publiques autour des personnes plutôt qu’autour des institutions, Et c’est là que commence le véritable problème.
Une génération sacrifiée
Pendant que nos responsables discutent de pouvoir, de postes, de négociations politiques et de nouvelles structures institutionnelles, des milliers d’enfants haïtiens voient leur avenir se réduire. Un enfant qui passe une année sans aller régulièrement à l’école ne récupère pas simplement cette année en changeant de calendrier.
Le temps perdu dans l’éducation est difficile à récupérer.
Pendant que nous débattons, une génération grandit.
Elle grandit avec la peur.
Elle grandit avec les déplacements forcés.
Elle grandit avec des écoles fermées.
Elle grandit avec des enseignants épuisés.
Elle grandit avec des parents qui se demandent comment payer les frais scolaires.
Et surtout, elle grandit avec une question silencieuse :
Quel avenir Haïti nous prépare-t-elle ?
Il faut arrêter de gérer l’éducation comme une urgence
Haïti a besoin d’un véritable plan national de l’éducation, pensé sur dix, quinze ou vingt ans.
Il faut investir dans les infrastructures scolaires, sécuriser les établissements, former et valoriser les enseignants, moderniser les programmes, renforcer la formation professionnelle et garantir l’accès à l’éducation aux enfants vivant dans les zones les plus vulnérables.
Il faut également s’attaquer aux causes sociales qui empêchent les enfants d’aller à l’école : pauvreté, déplacement des familles, insécurité, chômage des parents, manque de transport et absence de services publics.
Parce qu'on ne peut pas demander à un enfant de se concentrer sur ses études lorsqu'il vit dans la peur.
On ne peut pas demander à un parent de financer l'éducation de son enfant lorsque son revenu ne suffit même plus à assurer les besoins fondamentaux de sa famille.
Et surtout, on ne peut pas demander à une nation de construire son avenir tout en abandonnant ceux qui doivent le porter demain.
L’école doit redevenir un espace de protection
Dans un pays comme Haïti, l’école doit être beaucoup plus qu’un endroit où l’on apprend à lire, à écrire et à compter, elle doit être un espace de sécurité, de citoyenneté, de dialogue et d’espoir.
L’école doit apprendre à l’enfant qu’il peut devenir médecin, ingénieur, enseignant, agronome, journaliste, entrepreneur, chercheur ou dirigeant sans avoir besoin de prendre les armes.
Elle doit lui apprendre que le désaccord politique ne doit pas conduire à la violence.
Elle doit lui apprendre que la démocratie ne consiste pas seulement à voter, mais aussi à respecter les institutions, les droits des autres et la dignité humaine.
Voilà pourquoi protéger l’école, c’est protéger la République.
À nos dirigeants : l’histoire vous regarde
Mes chers dirigeants, l’histoire ne retiendra pas seulement les discours que vous avez prononcés:
Elle retiendra également les écoles que vous aurez laissées fermer.
Elle retiendra les enfants que vous aurez laissés sans éducation.
Elle retiendra les enseignants que vous n’aurez pas protégés.
Elle retiendra les familles que vous aurez abandonnées.
Et elle retiendra surtout les décisions que vous aurez prises lorsque le pays était au bord du précipice.
Aujourd’hui, Haïti n’a pas besoin d’une énième promesse.
Haïti a besoin d’une vision.
Elle n’a pas besoin uniquement d’une date de rentrée scolaire.
Elle a besoin d’un véritable système éducatif.
Elle n’a pas seulement besoin de ministres qui parlent.
Elle a besoin d’un État qui agit.
Parce qu’un pays qui ne protège pas son école prépare involontairement son propre déclin.
Et si nous continuons ainsi, la question ne sera bientôt plus :
« Quand les écoles vont-elles rouvrir ? »
Mais plutôt : « Que restera-t-il de l’avenir d’Haïti lorsque toute une génération aura été privée d’éducation ? »
Wilmington BELLUNE, Haïti17 ✍️✍️
wilmingtonb21@gmail.com

